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Une tribune initiée par Alexandre Basquin publiée dans le journal Le Monde avec 150 signatures dont une prix Nobel de littérature, des scientifiques, d’anciens ministres...

Initiée par le sénateur Alexandre Basquin, la tribune parue ce jeudi dans le journal Le Monde remet profondément en cause le développement effréné de l’intelligence artificielle générative voulu par quelques-uns au détriment de tous.
Publiée en parallèle du Sommet européen de l’intelligence artificielle qui a eu lieu à Lille, cette expression a recueilli près de 150 signatures prestigieuses dont Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, Marie NDiaye, prix Goncourt, Enki Bilal, auteur de BD, Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture et éditrice, Najat Vallaud-Belkacem ancienne ministre de l’Éducation nationale, José Bové, cofondateur de la Confédération paysanne, Cédric Kahn, réalisateur, Luz, dessinateur, Abel Quentin, romancier, des parlementaires, des médecins hospitaliers, des neurologues, psychiatres, des avocats, des traducteurs, des chercheurs en mathématiques, physique, biologie, des journalistes, des philosophes…
Près de 150 personnalités de multiples corps de métier ont affiché leur soutien à cette tribune.
Voici le texte

« Nous refusons le projet inhumain d’un dialogue ininterrompu avec les machines »

Depuis le 12 juin, Lille accueille un sommet européen sur l’intelligence artificielle, quelques jours après l’annonce de la construction en France de centres de données géants. Les sommets se succèdent, sans que les citoyens soient consultés sur les choix stratégiques qui engagent le futur et façonnent le visage de nos sociétés. L’intelligence artificielle générative bâtie sur des grands modèles de langage, type GPT, se répand à une vitesse fulgurante. L’inondation du moindre interstice de nos vies par cette technologie serait notre seul horizon. Participer à une course aveugle, notre seule option pour protéger notre souveraineté. Ce récit est désastreux. Il minimise systématiquement les coûts à moyen et long terme de cette technologie, occultés par les gains immédiats qu’elle offre à ses utilisateurs. Ces coûts, pourtant, sont exorbitants.
La frénésie autour de l’IA générative acte un renoncement clair dans la grande bataille de notre siècle : celle que nous devons mener pour l’écologie. Alors que l’empreinte carbone du secteur s’aggrave de façon alarmante, les milliards d’euros investis dans la construction de data centers sont un appel à la démobilisation générale. Le constat vaut pour tous les pays, même ceux dont l’électricité est largement décarbonée : les centres de données y captent l’électricité verte au détriment d’autres secteurs, retardant leur nécessaire décarbonation. Leur essor fait peser le risque de conflits d’usage, au détriment des secteurs vitaux. Il accélère l’artificialisation des sols et encourage la course aux métaux critiques et terres rares, source de nombreux conflits présents et à venir. Les conséquences sur l’eau, elles aussi, sont gravissimes. L’ONU, qui a déclaré la Terre en « état de faillite hydrique » au mois de janvier 2026, alerte que la consommation des centres de données prévue pour 2030 est de 9,3 milliards de litres, « soit suffisamment pour répondre aux besoins annuels minimaux en eau domestique de l’ensemble des 1,3 milliard d’habitants de l’Afrique subsaharienne pendant une année complète » . Le court-termisme, préjudiciable à notre maison commune, est un pari fatal, qui dégradera considérablement les conditions de vie sur Terre.
Sur le plan humain, les coûts cachés sont, là aussi, dramatiques. Le déploiement incontrôlé de l’IA générative introduit l’algorithme dans notre intimité. Les robots conversationnels menacent de remplacer l’interlocuteur et de prendre en charge le fardeau de pensée. Cette industrie vide de leur sens des millions d’emploi, menace d’en détruire des millions d’autres. Elle se nourrit de l’exploitation de travailleurs du clic, à Madagascar ou au Venezuela, soumis à des cadences infernales pour entraîner les modèles. Elle prospère grâce à un vol massif de données, d’articles et d’œuvres. Elle déverse sur les réseaux une bouillie d’images de synthèses et de deepfakes. Utilisés de façon intensive par la jeunesse, les robots affaibliront ses capacités cognitives et créeront de redoutables dépendances émotionnelles, déjà renseignées par la communauté scientifique. Une utilisation non-aliénante existe : mais l’évolution des usages n’invite pas à l’optimisme. Les plus fragiles seront les premières victimes. Le précédent du marché de l’attention, programmé pour manipuler nos circuits neuronaux, peut nous servir d’avertissement. Face aux réseaux sociaux, la naïveté nous a fait perdre quinze ans, avant que nous réalisions que l’ « éducation à l’outil » ne peut, seule, arracher la jeunesse aux machines.
Ces périls ne sont pas la préoccupation d’une minorité obscurantiste ou paranoïaque. Quand tant de responsables politiques sont hypnotisés par les promesses de ces robots, la population française exprime une vive inquiétude. L’adoption de cette technologie est certes massive, mais elle prend largement la forme d’une adoption-répulsion. Selon un récent sondage Opinion Way, seuls 8% des Français voudraient accélérer le déploiement de l’IA, tandis que 42% voudraient la mettre en pause. La même défiance s’exprime outre-Atlantique : la semaine dernière, les sifflets adressés par des centaines de jeunes diplômés américains à l’ancien patron de Google, lors d’une cérémonie de remise de diplôme, symbolisent le refus de citoyens de voir leur avenir confisqué par les pulsions mégalomanes et l’irresponsabilité de quelques-uns.
Le temps est venu, en effet, de siffler et d’interpeller. Nous refusons le projet inhumain d’un dialogue ininterrompu avec les machines. Nous condamnons un projet de société fondé sur la marginalisation de l’être humain et la destruction de notre milieu de vie. Nous croyons que sont utopistes, hors-sol, irrationnels ceux qui imaginent pouvoir s’affranchir impunément des limites géophysiques de la planète. Nous croyons qu’il est urgent d’arbitrer entre les intelligences artificielles vouées à détruire les conditions d’une société libre et conviviale, et celles qui sont susceptibles, dans un cadre régulé, d’être au service des intérêts humains. D’utiliser notre puissance de calcul à bon escient, plutôt que de bâtir des futurs obsolètes. Rappelons-le : les progrès les plus spectaculaires dans la recherche médicale ne sont pas le fait des IA génératives « grand public », mais des IA configurées pour accomplir des tâches spécifiques.
La question de l’accès illimité à ces machines est posée. Des propositions existent : qu’il s’agisse du droit à l’intégrité de l’esprit humain, imaginé par le philosophe Mark Hunyadi, d’un rationnement des ressources énergétiques allouées à l’IA générative, ou d’un droit à l’objection de conscience réclamé par un collectif de 3200 universitaires. Sans attendre que le législateur bâtisse des digues, nous appelons au boycott de l’IA générative tous ceux qui ne sont pas contraints à l’utiliser. Nous croyons qu’il appartient à l’Europe, dont Camus écrivait qu’elle était « fille de la démesure », de se réconcilier avec la mesure, et de devenir un asile des libertés. Nous croyons que cette tâche immense lui est imposée par les événements.

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